Le Canada a besoin de meilleures données pour comprendre pourquoi des femmes meurent pendant et après la grossesse

Le 12 juin 2026 | La Société des obstétriciens et gynécologues du Canada

Texte d’opinion de la Dre Elisabeth Codsi et de la Dre Isabelle Malhamé
Diffusé par la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC)

Au cours des dernières semaines, plusieurs médias ont fait état des conclusions d’un article publié dans The Lancet sur la mortalité maternelle à l’échelle mondiale. Cet article faisait état d’une augmentation de 18 pour cent de la mortalité maternelle au Canada, et de nombreux journalistes ont tenté d’expliquer cette statistique préoccupante. Malheureusement, la réponse demeure inconnue. En réalité, nous ne savons même pas avec certitude si la mortalité maternelle est en hausse au Canada, car nous ne connaissons pas notre véritable taux de mortalité maternelle. Nous craignons même que celui-ci soit plus élevé que ce qui est rapporté dans The Lancet.

Au Canada, la prestation des soins de santé relève des provinces et des territoires. Pourtant, plusieurs administrations ne disposent toujours pas d’un système intégré et systématique de surveillance de la mortalité maternelle. Certaines initiatives, comme le couplage des certificats de naissance et de décès afin d’identifier les décès maternels, constituent un premier pas dans la bonne direction. Toutefois, cette méthode ne permet pas de repérer les décès survenant au cours de la première moitié de la grossesse.

Au Québec, les médecins sont légalement tenu(e)s de déclarer tout décès maternel survenant pendant la grossesse ou dans les 42 jours suivant celle-ci. Bien que cette mesure permette aux coroners d’enquêter plus efficacement sur ces décès, elle ne tient pas compte des décès maternels tardifs, qui représentent aujourd’hui la majorité des cas de mortalité maternelle. De plus, le système actuel repose sur la connaissance qu’a le ou la médecin du statut de grossesse de la patiente, ce qui peut varier d’un cas à l’autre.

Le partage des données, tant entre les provinces qu’au sein même des systèmes de santé provinciaux, demeure également complexe. Dans certaines administrations, les lois sur la protection de la vie privée limitent le partage de données désagrégées lorsqu’un trop petit nombre de patientes est concerné. Plus important encore, les estimations nationales actuelles excluent le Québec, qui ne contribue pas aux ensembles de données utilisés pour calculer les taux nationaux de mortalité maternelle. Pour toutes ces raisons, le Canada n’est toujours pas en mesure de produire un portrait précis et fiable de sa mortalité maternelle. Pourtant, nous savons qu’un tel exercice est possible.

Les obstacles mentionnés ci-dessus peuvent être surmontés si les provinces et les territoires s’engagent dans un effort concerté. Des pays comme le Royaume-Uni ont considérablement amélioré leurs systèmes de surveillance de la mortalité maternelle et produisent aujourd’hui des rapports détaillés qui servent à orienter les lignes directrices nationales et à améliorer les soins grâce à des enquêtes confidentielles approfondies.

Le statu quo n’est plus viable au Canada. Nous avons besoin de données fiables pour guider les changements de pratique susceptibles d’avoir un impact concret sur la santé des mères partout au pays.

La mortalité maternelle n’est toutefois que la pointe de l’iceberg. L’amélioration des soins pendant et après la grossesse exige également une évaluation rigoureuse de la morbidité maternelle sévère, soit les complications graves qui précèdent souvent les décès maternels.

Ces complications sont de 85 à 100 fois plus fréquentes que les décès liés à la grossesse, et leur incidence est en hausse au Canada. Plus important encore, jusqu’à 75 pour cent des cas de morbidité maternelle sévère pourraient être évités. Cela signifie que nous pouvons — et que nous devons — faire mieux pour protéger la santé et le bien-être des femmes enceintes.

Nous devons comprendre de quoi meurent les mères, pourquoi certaines deviennent gravement malades et ce que nous pouvons faire pour améliorer leur prise en charge. Nous devons apprendre collectivement de ces situations afin de prévenir la morbidité maternelle sévère et les décès maternels au Canada.

Jusqu’à présent, la plupart des initiatives visant à prévenir la mortalité maternelle et à améliorer la santé maternelle se sont concentrées sur les complications obstétricales, comme les troubles hypertensifs de la grossesse et les hémorragies du post-partum. Pourtant, plusieurs rapports démontrent que les décès maternels tardifs représentent aujourd’hui la majorité des décès maternels et sont généralement attribuables à des causes indirectes, notamment des problèmes cardiovasculaires ou de santé mentale.

Bien que de nombreuses initiatives soient ancrées dans les services obstétricaux, les décès maternels tardifs mettent en lumière des limites qui touchent l’ensemble du système de santé. Il s’agit d’un impératif moral et d’une responsabilité collective d’intégrer les enjeux liés à l’après-grossesse dans tous les secteurs du système de santé.

Notre message est simple : aucune femme au Canada ne devrait mourir pendant ou après une grossesse sans qu’une enquête complète et rigoureuse soit menée. Les conclusions de cette enquête devraient ensuite servir à orienter et à améliorer les soins offerts à toutes.

La Dre Elisabeth Codsi est spécialiste en médecine foeto-maternelle et professeure agrégée au CHU Sainte-Justine et à l’Université de Montréal. Elle est également membre du Comité d’examen de la mortalité maternelle de la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC) et ancienne présidente des Spécialistes en médecine foeto-maternelledu Québec (MFMQ).

La Dre Isabelle Malhamé est interniste obstétricale et professeure agrégée au CHU Sainte-Justine et à l’Université de Montréal. Elle est co-responsable de l’Initiative canadienne de surveillance obstétricale et chercheuse principale de la Coalition pancanadienne de recherche en santé des femmes. Elle siège également au comité exécutif de la North American Society of Obstetric Medicine et est membre de la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC).

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